Chaque lundi, retrouvez les récits de notre nouveau consultant, Patrick Montel, journaliste à France Télévisions, dans “Il était une fois Patrick Montel …”
J’ai un souvenir très violent de la nudité des vaches
Du foot du foot encore du foot !! A tous les étages du PAF, accommodé à toutes les sauces. En ces périodes de crises spéculatives aigues, les supporters épargnants n’avaient plus que la semaine européenne pour oublier l’espace d’un match, la volatilité de leurs économies emportées par l’irrépressible dérive du CAC. Pas de soirées télé cette semaine sans un voyage immobile en ballon. En plus du coffret luxueux de la ligue des champions, la télé démultipliée par la TNT, piochait complaisamment dans le catalogue de l’UEFA, réservait ses prime time à des rencontres improbables, conviait les accrocs de la baballe à des joutes exotiques contre Tel Aviv, Twente, Motherwell ou Kayseri. De quoi entre deux pubs, accaparer le temps de cerveau disponible des « Accrocs-foot de moins de 50 ans ».
Les plus malades enchaîneraient ensuite avec le championnat d’Argentine histoire de patienter jusqu’à vendredi, jour de ligue 2, prélude à un week end intense où le téléspectateur gavé comme un canard, s’infuserait la quintessence des championnats européens, jusqu’à demander grâce. Et si d’aventure le patient atteint d’une pathologie sévère en réclamait encore, un simple coup de fil à Orange lui permettrait de ne rien rater du derby chti et chic entre Lille et VA. Inutile d’évoquer l’overdose de football toutefois. Médiamat était formel. Le bonheur des programmateurs était toujours dans le pré. Lyon, le champion inoxydable réalisait mardi sur TF1 un score digne des « Experts » lors de son épopée bavaroise retransmise en prime time. Plus de 27% de marché et 6 millions et demi de pupilles captives. Un poil mieux que l’OM lors de la venue de Liverpool. De quoi conforter le président Aulas un tantinet paranoïaque ces derniers temps ! Si le cours de l’action tendait à fléchir, si le projet de nouveau stade lanternait, l’OL n’était plus le fort en thème devant lequel les foules sentimentales se détournaient.
Le couple télé-foot n’était donc pas à la veille de divorcer. Il me semblait en revanche plus judicieux de s’attacher aux dommages collatéraux induits par une télévision qui consacrait exclusivement ses soirées au ballon business, aux séries américaines ou aux radios crochet « Poudre aux yeux ». Une enseignante de mes amies fraîchement mutée dans le 9-3 évoquait son impuissance à communiquer avec une jeunesse désemparée qui n’aspirait qu’à embrasser les carrières de footballeur professionnel ou de vedette de la Star’Ac .L’une de ses élèves, pour le moins atypique, qui aspirait à devenir chirurgienne avait été prestement remise au pas par ses camarades consternées par son manque d’ambition. Etourdi par les mirages et les fausses promesses, les salaires mirobolants et les paillettes, l’adolescence recluse semblait condamnée.
La réforme de la carte scolaire accentuait encore le désarroi de ces gamins qui en classe reproduisaient strictement le copier coller de leurs cités-guettos. Les médias sur l’ampleur du phénomène restaient d’une discrétion coupable, s’attardant seulement, de temps en temps sur un fait divers, sur le cas de ce gamin de 11 ans qui avait tabassé son institutrice, comme si ces débordements demeuraient exceptionnels. Mon amie évoquait sa lassitude infinie, l’impossibilité de faire cours, la démission de toute la chaîne éducative, des parents submergés par l’ampleur de la vague. Lundi tandis que Eurosport proposait un alléchant Clermont Strasbourg, Yasmina Benguigui sur Canal Plus, dans une démonstration implacable, revenait sur la genèse du 9-3, expliquait comment les politiques sans scrupules avaient transformé l’Est parisien un lieu de désespérance, pour n’offrir, comme perspectives d’avenir, aux gamins oubliés de l’immigration, que le seul miroir du deal, du prosélytisme et comme seul horizon qu’une succession de paraboles qui pendaient aux fenêtres. Ce documentaire réquisitoire, construit comme un constat froid, n’avait mobilisé que 450 000 personnes soit 2,3 % de parts de marché ! Une misère .Pendant ce temps, Jean Michel Aulas montait au créneau pour défendre Orange qui avait apporté dans la corbeille plus de 200 millions d’euros pour acquérir une partie des droits de retransmission de la ligue 1 et n’intéressait pour l’heure qu’une poignée de drogués du ballon. Il fallait, à l’en croire, juste s’armer de patience. L’impact économique du nouvel entrant était colossal, sa capacité à hypnotiser les foules infinie et le président lyonnais se défendait par avance d’avoir la peau d’orange, offrant en même temps aux caméras partenaires son plus beau sourire, son profil soigné, vierge de capitons.

