La folie des grandeurs
Au bout d’une ligne droite interminable, on a bien cru recouvrer les frissons d’une arrivée Tergat – Gebresselassie à la Sydney 2000. Dans le rôle de Tergat, en version 5000 m, Bernard Lagat avait fière allure. Sans concessions, le plus kenyan des américains s’est porté à la hauteur des épaules du désormais sanctifié Kenenisa Bekele. Le sacre n’était pas au bout mais Lagat a fait honneur à son rang de grand coureur de championnat. Ce finish sera certainement oublié dans quelques mois. Mais pas ce que vient d’accomplir le fervent serviteur de Dieu qu’est Kenenisa. Par ce doublé dans le doublé (deux titres au JO puis donc aux Mondiaux) le crossman le plus titré de tous les temps a sérieusement (mais indirectement) repoussé une bonne fois pour toutes son modèle Gebre dans l’almanach déjà poussiéreux des légendes de l’athlé. Reste à déterminer qui de Bekele ou de Bolt peut revêtir la cape de lys royale. C’est incomparable pourrait-on penser. Pas pour l’agent de Bekele. Celui-ci aurait déjà imaginé un duel éclatant entre le surhomme jamaïcain et la gazelle éthiopienne sur … 800 m. En y réfléchissant un peu, le pronostic n’est pas évident. Mais calmez vous, le concept ne semble pas convenir à Bolt. Laissons-le déjà nous offrir de belles preuves sur 400 m.
L’immense Carl Lewis aurait vendu père et mère pour s’approcher des 9″80. Le carnassier Maurice Greene s’est acharné toute une carrière à rajeunir ses 9″79. Hier, sur le grand bleu de Berlin,dans le sillage (et c’est un compliment) de Bolt, Tyson Gay a fait beaucoup mieux (9″71). Insuffisant pour le titre mais largement valable pour devenir le 2e performeur de tous les temps. Une autre histoire dans l’ombre de la grande Histoire écrite par Bolt. Mais voilà, Tyson Gay ne digère pas. Ces 9″71, performance jugée quasi-inconcevable il y a encore huit ans, sont loin de satisfaire notre homme. L’Américain tire la langue, tire la gueule, ne comprend pas. Mais que ne comprend t’il pas au fond ? Qu’il soit incapable de battre la fusée jamaicaine ? L’attitude pourrait en agacer plus d’un. Lewis, Greene et autres Bailey en tête. Bien sûr, au vu de la simple réalité, Tyson ne pouvait pas dominer Usain. Et le dominera t’il encore dans sa carrière ? On peut en douter. Lorsque j’ai allumé mon poste voici dix ans, pour admirer la classe de Maurice Greene sur l’anneau d’Athènes en 9″79, je n’aurais jamais imaginé observer un athlète déçu pour un chrono de … 9″71. Mais réussir dans l’athlétisme moderne est à ce prix.
Les premières révélations du clan des dopés pékinois offre un message facilement déchiffrable: outre les produits exogènes à caractère dopants, la pratique de la compétition elle-même catapulte à la performance. Le cas Ramzi en est l’exemple même. Vice champion du monde en salle, sorti du néant en 2004, le Bahreïnien ne réapparait plus sur le tartan sept mois durant. Suffisant toutefois pour surgir de l’oubli et conquérir deux couronnes lors des Mondiaux d’Helsinki: 800m et 1500m. Deuxième rideau opaque, en attendant le prochain épisode. Et Ramzi réapparait dans la foulée de Lagat en 2007, mais ne peut contrecarrer les plans du plus kenyan des américains (double champion du monde sur 1500m et 5000m). Jusqu’à ce sacre olympique à Pékin, ultime épisode de retours permanents en grâce. Seulement, le chapître de la disgrâce vient de s’ouvrir ce mercredi 29 avril pour Ramzi. Un chapître en guise d’épilogue nécessaire pour comprendre qu’un véritable coureur de demi-fond doit se nourrir de compétition pour exister. Les apparitions ponctuelles à raison annuelle ne suffisent pas et auraient du déclencher plus en amont des suspicions (tout aussi fondées que pour d’autres exemples sportifs), sur ce coureur. L’ordre a été rétabli, Baala devrait récupérer le bronze de Pékin et la foulée du Perse, tout comme le guidon de Rebellin, évoluera désormais entre les pas motivés et régulés de la patrouille. Ramzi pourra toujours s’écrouler à la fin de ses courses futures, mais la symbolique de la prière ne suffira plus. Associer la religion au dopage ne figure pas dans le catalogue de la rédemption. La souffrance, le sacrifice, l’effort de la compétition, si. Malgré tout une série d’effort en accélération progressive, certains ne le comprendront jamais.
